La Faucheuse

Arrivée à l’aéroport de Milan ce matin de novembre, en récupérant ma valise, mon cœur se serra. Je le sentis comme comprimé dans ma poitrine. Prise d’une sorte de tachycardie soudaine, j’avais comme un mauvais pressentiment. L’image de tante Monica que j’imaginais allongée sur un lit d’hôpital  me traversa l’esprit.

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J’espérais que maman m’avait dit la vérité à son sujet et qu’il était encore largement temps de profiter de sa compagnie. J’espérais que sa soudaine maladie ne soit qu’une fatigue chronique.

Je chassai alors cette absurde pensée de ma tête, et composai le numéro de maman pour lui faire la surprise de mon arrivée. A trois reprises, je tombai sur sa messagerie. Je l’imaginais alors en train de rire aux éclats avec Tata ne prêtant guère attention à aucune forme de sonorité si ce n’est celle de leurs rires. Au-delà de leur physique très ressemblant, leur relation était très fusionnelle. Leur enfance, leur adolescence durant, elles s’étaient soutenues, protégées. L’âge adulte les avait séparées mais ce lien indéfectible les reliait.

Je me dépêchai donc de prendre un taxi pour la maison Giovanni. Je n’étais venu voir Tata que trois fois avec maman : deux fois lorsque j’étais enfant, et la troisième quand j’étais adolescente. J’avais ce sentiment d’être telle une étrangère et en même temps quelque chose dans la ville, la culture locale m’attirait irasciblement. Papie était un notable homme de loi et Mamie était une femme au cœur d’or. Toute sa vie durant, elle avait œuvré contre la pauvreté, et l’exclusion. Tellement aimée et reconnue qu’à sa mort, les habitants érigèrent un mausolée en sa mémoire.

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Dans le taxi, tout se bouscula dans ma tête. Etait-elle toujours dans la maison familiale ?J’eus l’impression que même le chauffeur, un homme d’une cinquantaine d’années, avait perçu ma peur, mes pensées au travers du rétroviseur. Il se mit à me regarder fixement et me dit :

« La vie est ainsi faite. Mais, tu y arriveras. »

J’admirais la facilité déconcertante des italiens à entrer en contact avec les gens, et à vous analyser de façon quasi instantanée.

Ma seule réponse fut un sourire.

J’arrivais enfin devant la maison familiale. La peur au ventre, j’arpentais la longue allée qui me parue interminable. Je tirais d’un pas décidé ma valise lorsque des cris et des pleurs provenant de la cour intérieure me parvinrent. Je compris immédiatement. L’espace d’une seconde, le temps était comme suspendu. Mes jambes flanchaient. Le vase que j’avais acheté pour Tata Monica se fracassa sur les chaudes dalles en un bruit strident. J’avais perdu ma tante. J’éclatai en sanglots, et m’affalai sur le sol. Mes larmes ne cessèrent de couler pendant de longues minutes. Je m’en voulais. J’en voulais à la vie de m’avoir ôté cette perle, de priver ma mère de sa seule sœur. Je m’en voulais d’avoir, chaque année, remis aux calendes grecques mes séjours milanais.

Maman était sortie sur le perron. Habillée d’un haillon noir, ses yeux rougis par les larmes, elle contenait son immense douleur.

Je n’arrivais pas à m’y résoudre. La douleur était immense. Et notre chagrin inconsolable. Je passais les deux jours suivants comme abasourdie, sonnée par la nouvelle. J’arpentais les rues de milan en pleurant du matin au soir, en errant le ventre vide jusqu’à me perdre dans les ruelles de la vieille ville.

Au bout du troisième jour, je tentais de reprendre le dessus. Il fallait que je sois forte. Il fallait continuer d’avancer. Maman devait rester quelques jours en Italie avant de rentrer chez elle. Quant à moi, il me fallait regagner Paris, et panser ma peine. Ma vie n’était déjà plus la même.

La mort est cruelle. Elle ne vous laisse pas le temps. Elle fauche. Elle accule. Elle réduit vos rêves, vos perspectives, vos espoirs à néant. Elle répand la douleur tel un nuage de cendres, douleur qui irradie à jamais corps, et âmes. Elle vous condamne à perpétuité.

791863763_small.jpgElle nous donne une leçon de vie que la vie nous fait oublier.

Puissiez-vous apprécier chaque instant de votre vie, et dire à ceux que vous aimez, que vous les aimez.

Sana.

Tous droits réservés.

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12 réflexions sur “La Faucheuse

  1. Ton témoignage est bouleversant et touchant !
    C’est vrai que lorsqu’on perd quelqu’un qui nous est proche, on voit la vie autrement et on essaie d’en profiter un maximum, dire aux personnes qu’on les aime, c’est important !
    On ne sait, hélas quand la maudite « Faucheuse » va nous happer à la vie ….
    Courage, Sana et belle journée !

    Aimé par 1 personne

  2. Dire à ce que l’on aime qu’on les aiment c’est très important. La pudeur autrefois m’en empêchais mais depuis quelques années, j’ai compris et je mesure l’importance de ces instants arrachés à la mort.. Ne pas attendre d’être seul face à une tombe pour ouvrir son cœur.. Les derniers mots que j’ai adresser à ma grand mère maternelle il y a trois ans, c’est « Je t’aime ».. c’est sorti spontanément et grâce à ces mots prononcés j’ai pu vivre un deuil l’esprit plus léger. Nul jugement de ma part ou de leçon à donner, juste mon expérience personnel. On perd trop de temps dans la vie à ne pas dire ces mots bleus chers à Christophe. Toutes mes condoléances Sana, prends soin de toi 🙂 🙂

    Aimé par 2 people

  3. Bonjour ma chère Sana. C’est vraiment triste pour ta Tata. Paix à son âme. Oui, la faucheuse nous retire toujours ce que l’on a de plus précieux sur cette terre…
    S’il y a bien une chose qui ne change pas : c’est bien celle-ci… Tu écrits fort bien…. Et tu nous a transportés dans ton histoire… merci pour ce partage… Gros bisous Sana et prends bien soin de toi… 😚💖

    Aimé par 1 personne

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