Conversons

Quand je converse

J’ai remarqué que lorsque je conversais avec une personne, parfois, je pesais mes mots, comme pour ne pas froisser, ou laisser entrevoir mon âme. Comme si lâcher prise au niveau de mon langage oral ou corporel me ferait perdre la face. Celle que j’emprunte dans ma vie sociale. En somme, c’est comme si je possédais deux faces, deux entités, deux repères. Une schizophrénie sociale en quelque sorte.

Pourtant, je suis bien obligée d’emprunter un costume pour converser avec mes pairs. Le politiquement correct. Ce que nous faisons tous. Je ne vais quand même pas livrer mes failles dans l’arène de l’hypocrisie, la méchanceté, les jugements hâtifs. Le soir, le week-end venus, c’est comme si je pouvais enfin décharger mon fardeau, être légère, libre, et moi-même. Autour de celles et ceux qu’on estime, c’est plus simple.

Mais que crains-je ? Etre appréciée pour celle que je suis ?

conversation

Pour autant, je préfère être moi-même, quitte à ne pas m’entendre avec tout le monde. Plutôt que de masquer mon être et être appréciée pour la version travestie de moi-même. En montrant celle que je ne suis pas, les gens peuvent apprécier ou détester celle que je ne suis pas. En étant moi, je m’aligne avec celles et ceux qui me ressemblent.

Engager une conversation ?

D’autant que l’expression « engager une conversation » n’est pas anodine. On s’engage. Position d’écoute. Eveil des sens. Position de partage avec la personne en face, d’engagement, de générosité.

C’est pour cela que j’abhorre les simples bavardages. Je préfère les conversations plus profondes, moins superficielles. Au bureau, lorsque j’entends les médisances de bas étages, je n’y prends guère partie. Et je ne peux dans ces moments-là m’empêcher de penser à la belle parole d’Eléanor Roosevelt.

roosevelt

Enfin bon, je reste convaincue que prendre le risque d’une conversation, ce n’est jamais dangereux. C’est au contraire enrichissant.

Et avec toutes ces violences verbales de notre quotidien, que ce soit à la télévision, sur internet, ou dans la vraie vie, je crois qu’il est important de remettre à l’honneur la conversation, grâce à laquelle on peut entendre le point de vue de l’autre.

Ces derniers mois, je me suis lassée des débats, au cours desquels les interlocuteurs ont eu une grande propension à privilégier les petites phrases, le jeu de mots, la punchline qu’on retient plutôt que la profondeur dans les échanges.

Dans une conversation, on ne cherche pas à convaincre, mais il y a une vraie façon de marquer les différences, de s’opposer, de comprendre, d’échanger avec les uns et les autres.

Ci-dessous un extrait d’un ouvrage d’Emmanuel Godo, sur la conversation : « La conversation, une utopie de l’éphémère ».

em godo

Résumé

« Toute conversation ambitionne de fonder, dans le temps éphémère de l’échange, une société à hauteur d’hommes. À la recherche de mots qui tiennent face à l’âpre beauté du drame que nous avons à vivre, la conversation cherche à faire mentir la fatalité du système. Des visages, des voix, des accents de vérité : c’est tout ce qu’elle a à opposer à la puissance anonyme et sans contours qui prétend régenter nos vies. Dans un monde grouillant de simulacres et de messages, nous luttons de pied ferme en conversant contre la paupérisation et la dépersonnalisation programmées de nos existences. Nous tenons à bonne distance les démagogies, les jérémiades et toutes les sirènes du désenchantement. Nous refaisons des fraternités provisoires dans le grand désert d’hommes. Increvables utopistes ».

En somme, converser est tout un art, et pour jouir pleinement de ses fruits, l’écoute attentive, le lâcher prise, l’attention, l’échange, la compréhension, la profondeur, ..semblent sonner comme des incontournables.

« Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non pas ma colère : je m’avance vers celui qui me contredit, qui m’instruit. » Essais, III, 8, De l’art de conférer. Montaigne

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12 réflexions sur “Conversons

  1. Bonsoir Sana,
    Grande question que le politiquement correct et en particulier au travail. Il y a quelques années, j’en ai eu assez de jouer un rôle et je n’ai plus caché ce que je pensais de la politique de ma boîte (sans être agressif). Bilan pas positif du tout pour ma carrière 🙂 Une de mes collègues et amie aussi, à la même époque, a refusé de rentrer dans le moule qu’on voulait nous imposer après un rachat. Elle par contre, de façon radicale. Elle a eu la vie littéralement pourrie et a du partir. N’étant pas masochiste, j’ai revu ma façon de me comporter et j’ai adopté à nouveau le politiquement correct. J’ai un peu honte et ça m’use de ne pas être naturel. Mais que faire ?
    Concernant les débats de ces derniers temps, je te rejoins totalement. J’ai pourtant fait l’effort d’en suivre pas mal mais honnêtement, je ne supporte plus la cacophonie et l’affrontement quasi systématique. Il serait temps de revenir à la raison et au respect de celui qui a une autre opinion.
    A bientôt

    Aimé par 2 people

  2. Il parait qu’on a toujours quelqu’un qui nous aime pour ce que nous sommes, mais je pense que c’est dur à trouver.

    Citation d’auteur inconnu :

    « Ne confondez pas ma personnalité et mon attitude. Ma personnalité est qui je suis, et mon attitude dépend de qui vous êtes. »

    Aimé par 3 people

  3. « C’est pour cela que j’abhorre les simples bavardages. Je préfère les conversations plus profondes, moins superficielles. » Merci de votre article, qui nourrit ma réflexion dans un dernier article écrit sur ce même thème :

    « Du bavardage donc, pour se distraire, mais distraire dit aussi qu’il s’agit de le faire pour ne pas penser à autre chose. En parlant de théâtre social, je me rappelle les messes de mon enfance, ces mises en scène dans lesquelles se joue la mort du Christ. On y chante, on y parle, on récite. Tout y est langage, cent fois répété pour venir laver durablement le cerveau de ce qui est fondamentalement indicible, à savoir la mort. J’avais 7 ans, j’y ai compris très vite que si la forme relevait pour moi de la fiction mensongère, en revanche le fond racontait une vérité humaine incontournable : qu’être humain, c’est être mortel. Parler s’est alors inscrit en moi comme le fait de penser la mort, une manière de faire remonter le fond dans la forme. »

    Aimé par 1 personne

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